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Le döner de Berlin : l'histoire du dürüm

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Le döner de Berlin : l'histoire du dürüm

Raconter l’histoire du döner, de Berlin et du dürüm oblige à une forme de prudence rare dans la gastronomie populaire : presque chaque étape de ce récit fait l’objet de versions concurrentes, portées par des familles, des villes et des fédérations professionnelles qui n’ont pas les mêmes intérêts. Ce qui est établi tient en peu de lignes : une technique de cuisson verticale née en Anatolie, une migration de travail vers l’Allemagne de l’après-guerre, et la transformation d’un plat servi à l’assiette en sandwich de rue vendu debout. Tout le reste, dates précises et paternités individuelles, se discute encore. Ce texte suit ce fil en distinguant ce que l’on sait de ce que l’on raconte.

Des broches d’Anatolie aux villes allemandes

Broche verticale de döner devant un mur carrelé, tranches de viande dorées

Le mot turc döner vient du verbe dönmek, tourner. Il désigne d’abord une méthode : empiler de la viande sur une broche et la faire tourner devant une source de chaleur, en prélevant les couches extérieures au fur et à mesure de leur cuisson. Le geste est ancien, et la bascule vers la broche verticale, celle qui a rendu le plat industrialisable, est généralement située au XIXe siècle en Anatolie, plusieurs récits la rattachant à la région de Bursa. La chronologie exacte reste imprécise, faute de sources contemporaines indiscutables.

Sous cette forme, le döner se mange à l’assiette. La viande tranchée est servie avec du riz, des légumes grillés, une base de pain découpé, parfois un beurre fondu et du yaourt. Ce format assis, encore très courant en Turquie, n’a rien du sandwich vendu à la sauvette : c’est un plat de restaurant, préparé par un professionnel qui découpe devant le client.

Le déplacement vers l’Europe tient à l’histoire du travail. La République fédérale d’Allemagne, en manque de main-d’œuvre durant sa période de forte croissance, signe en 1961 un accord de recrutement avec la Turquie. Des centaines de milliers de travailleurs arrivent au fil de la décennie, se concentrent dans les villes industrielles et dans certains quartiers de Berlin-Ouest, et y installent progressivement des commerces alimentaires destinés d’abord à leur propre communauté. La broche verticale apparaît dans ce paysage comme un équipement de restaurant transplanté, pas encore comme un objet de rue.

L’histoire du döner de Berlin : des paternités disputées

Le passage du plat à l’assiette au sandwich portable constitue le vrai basculement, et c’est précisément le point sur lequel les versions divergent. Plusieurs revendications coexistent, toutes plausibles, aucune définitivement tranchée.

Une première version situe l’invention à Berlin au début des années 1970, chez un vendeur installé près d’une grande gare de l’ouest de la ville, qui aurait glissé la viande tranchée dans un pain plat pour permettre à des ouvriers pressés de manger en marchant. Une deuxième revendication, portée par une autre famille berlinoise, place l’initiative à peu près à la même période dans un établissement de la ville. Une troisième version déplace entièrement la scène vers le sud de l’Allemagne, à la fin des années 1960, et attribue le sandwich à un commerçant d’une ville du Bade-Wurtemberg.

Ces récits ne s’excluent pas nécessairement. Une invention de ce type est rarement un éclair isolé : elle relève plutôt d’une convergence, plusieurs commerçants confrontés au même problème adoptant en quelques années la même solution. Ce que l’on peut affirmer sans risque, c’est que le sandwich döner devient un objet de rue en Allemagne dans le courant des années 1970, puis explose dans la décennie suivante.

La marchandisation apporte ses propres transformations. Le pain plat de type fladenbrot, cuit en larges galettes puis coupé en portions, s’impose parce qu’il tient dans la main et supporte la sauce. Les crudités s’ajoutent, chou, oignon, tomate, salade, dans une combinaison qui doit autant à la disponibilité locale qu’à la tradition. Les sauces à base de yaourt, puis les sauces plus relevées, achèvent d’européaniser le produit. Le döner berlinois de la fin du XXe siècle n’est déjà plus tout à fait un plat turc : c’est un plat germano-turc.

La question de la reconnaissance officielle a resurgi récemment. Une demande de protection européenne au titre des spécialités traditionnelles garanties, portée depuis la Turquie et visant à figer la recette et le vocabulaire, a suscité une opposition allemande nourrie, au nom d’un usage local devenu très différent. Le dossier a finalement été abandonné, ce qui en dit long sur la double appartenance du plat.

Ce conflit administratif éclaire bien le fond du sujet. Une protection de ce type suppose qu’il existe une recette de référence, avec des espèces animales, des découpes et des accompagnements définis. Or le döner s’est développé précisément par variation continue, chaque pays et chaque génération d’exploitants adaptant le produit à ce qui était disponible et à ce que la clientèle réclamait. Figer une recette reviendrait à déclarer illégitimes des usages installés depuis quarante ans dans plusieurs pays, ce qui explique la vigueur des oppositions rencontrées.

Dürüm ou pain plat : deux gestes, deux textures

Galette fine roulée garnie de viande et de crudités, coupée en deux

Le dürüm, souvent orthographié durum en France, tire son nom du verbe turc dürmek, rouler. Il ne désigne donc pas une garniture particulière mais un geste d’assemblage : une galette fine et souple, garnie sur un côté, puis roulée serrée et parfois passée sur une plaque chaude pour la fermer et la marquer.

La galette employée relève de la famille du yufka ou du lavaş, pâtes très fines à base de farine, d’eau et de sel, cuites sur une plaque bombée. Sa souplesse est sa raison d’être : elle enveloppe sans casser, ce qu’un pain levé ne sait pas faire. Le pain plat du sandwich classique, lui, est un pain levé et cuit au four, ouvert en poche pour recevoir la garniture. Les deux supports produisent des sensations très différentes.

CritèreDürüm (galette roulée)Sandwich en pain plat
SupportGalette fine non levée, yufka ou lavaşPain levé cuit au four, ouvert en poche
Épaisseur ressentieFine, la garniture domineÉpaisse, le pain participe au goût
Tenue au transportBonne si roulé serréMoyenne, la poche s’ouvre
Absorption de la sauceFaible, la sauce reste en boucheForte, le pain se charge
RassasiementModéré à quantité égalePlus élevé, glucides du pain
Écart de prix courant0,50 à 1 € de plusRéférence du marché

Le choix entre les deux n’a rien d’anecdotique. Une galette roulée met la viande et les crudités au premier plan, met en valeur une marinade réussie et pardonne mal une viande fade. Un pain plat, à l’inverse, adoucit tout : il absorbe, il rassasie, il tolère un assaisonnement approximatif. Comprendre ce qui compose réellement une broche permet de savoir lequel des deux supports rendra justice à ce que l’on a devant soi.

De Berlin à l’Europe, puis à la France

La diffusion suit les routes de la migration et celles de l’étudiant désargenté. Dans les années 1980 et 1990, le sandwich s’installe dans les grandes villes allemandes, puis franchit les frontières. Chaque pays y applique ses propres correctifs, et ces variations locales sont beaucoup plus profondes qu’on ne le croit.

En France, le vocabulaire lui-même change : le mot kebab désigne couramment le sandwich entier, alors qu’en turc il renvoie d’abord à une catégorie de viandes grillées. Les frites s’invitent à l’intérieur du pain, usage quasiment inconnu ailleurs. Les sauces se multiplient et se francisent, avec des préparations qui n’existent nulle part en Turquie. La viande de veau et de volaille domine largement, pour des raisons de coût et d’usage.

Aux Pays-Bas et en Belgique, le döner croise la culture de la friterie. En Autriche et en Suisse, la proximité allemande maintient une forme plus proche du modèle berlinois. Au Royaume-Uni, le döner s’est développé sur un autre socle, avec un vocabulaire et des accompagnements distincts. Un même mot recouvre donc, d’un pays à l’autre, des objets qui ne se ressemblent que de loin.

Cette plasticité explique la difficulté à figer une définition. Elle explique aussi pourquoi la lecture d’une carte demande un minimum de méthode : les mêmes termes ne recouvrent pas les mêmes contenus selon le pays et selon l’établissement, comme le montre le décodage des menus et formules pratiqués en France.

Le vocabulaire à retenir

Quelques mots reviennent constamment et gagnent à être compris précisément.

Döner désigne la viande cuite sur broche verticale, et par extension le sandwich qui la contient. Dürüm désigne la version roulée dans une galette fine. Le lavaş et le yufka sont les galettes employées pour ce roulé. L’iskender, plat servi à l’assiette, associe des tranches de döner, des morceaux de pain, une sauce tomate et du yaourt, avec du beurre fondu versé au service ; il porte le nom d’une famille de restaurateurs de Bursa et reste un plat de table, jamais un sandwich.

L’ayran, boisson lactée salée à base de yaourt battu et d’eau, accompagne traditionnellement ces préparations et joue un rôle précis : sa fraîcheur acide compense le gras de la viande. Le sumac, baie séchée et moulue d’un rouge sombre, apporte une acidité citronnée sur les oignons ; le pul biber, flocons de piment doux d’Anatolie, apporte de la chaleur sans brûler.

Ce lexique ne relève pas du folklore. Il ouvre sur un répertoire beaucoup plus large que le seul sandwich, celui de la street food turque et de ses spécialités, dont le döner n’est finalement que la partie la plus exportée. Berlin a fabriqué un objet de rue à partir d’un plat de restaurant ; le reste du répertoire, lui, est resté largement à sa place d’origine.